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Cyril Dion : « L’imaginaire précède toujours l’action et l’innovation »

  • 27 mars
  • 4 min de lecture

Face à l’accélération du dérèglement climatique, à l’effondrement du vivant et à l’épuisement des ressources, les réponses purement techniques ne suffisent plus. C’est tout un modèle de développement - et les imaginaires qui le soutiennent - qui se trouve aujourd’hui remis en question. Comment produire, habiter, se déplacer autrement, sans reproduire les logiques qui ont conduit à la crise ? Quel rôle pour celles et ceux qui conçoivent les systèmes techniques de nos sociétés ?


Cyril Dion, écrivain, réalisateur et activiste écologiste, lors de la Journée de l’ingénierie à Lyon

Cyril Dion, écrivain, réalisateur et activiste écologiste, explore depuis plus de dix ans les liens entre récits, action collective et transformation des sociétés. Croisé lors de la Journée de l’ingénierie à Lyon, il appelle à un changement de cap profond, où l’innovation ne peut plus être pensée sans interroger ses finalités. Et où les ingénieurs ont un rôle clé à jouer, à condition de redéfinir le sens de leur action.


Qu’attendez-vous aujourd’hui des ingénieurs face aux défis écologiques ?

J’attends qu’ils participent à inventer ce qui permettra d’avoir une société réellement résiliente, capable de prendre soin du vivant et de le régénérer plutôt que de le détruire. Cela passe par tous les champs : des pratiques agricoles, des bâtiments, des véhicules, des objets, mais aussi des procédés de fabrication.


Il existe déjà des pistes intéressantes. Certains travaillent par exemple à concevoir des objets avec beaucoup moins de pièces, ou avec des matériaux biosourcés, recyclables, voire interopérables. C’est-à-dire réutilisables dans différents usages. Tout cela permet de réduire fortement la consommation de matière et d’énergie. Aujourd’hui, il est indispensable pour un ingénieur de se poser ces questions et de choisir des domaines d’application qui contribuent à résoudre les problèmes que nous traversons.


Une partie des écologistes considère pourtant que la technologie est à l’origine de la crise écologique. Parler d’« ingénierie responsable » n’est-il pas paradoxal ?

Non, je ne pense pas que ce soit un oxymore. L’ingénierie n’est pas une idéologie en soi. Tout dépend de la finalité qu’on lui donne. Un ingénieur peut travailler dans des directions extrêmement différentes.


La vraie question, c’est plutôt : est-ce que, parce qu’on peut faire quelque chose, on doit le faire ? On a souvent tendance à penser que la réponse sera toujours technique : ce qu’on appelle le techno-solutionnisme. Mais tous les problèmes ne se résolvent pas par la technologie. Il faut aussi interroger les finalités, les usages, et plus largement le modèle de société.


J’aime bien cette image : la crise écologique, c’est comme un train lancé à 300 km/h vers une montagne. L’enjeu n’est pas de ralentir à 200 km/h, mais de changer de train, donc de changer de direction.


Dans ce contexte, en quoi les ingénieurs peuvent-ils être une partie de la solution ?

On a besoin d’ingénieurs, évidemment. Comme on a besoin d’enseignants, d’agriculteurs et de citoyens engagés. Les ingénieurs ont un rôle important parce qu’ils conçoivent les systèmes techniques qui structurent nos sociétés. Mais ils ne sont qu’un maillon.


Ce qui est décisif, c’est leur capacité à arbitrer, à faire des choix concrets dans la manière de concevoir. Par exemple : simplifier plutôt que complexifier, prolonger la durée de vie des objets plutôt que d’organiser leur obsolescence, réduire les flux de matière et d’énergie plutôt que les optimiser à la marge. Ce sont des décisions très opérationnelles, prises au cœur des projets, qui peuvent orienter profondément les impacts.


Ils peuvent aussi jouer un rôle d’interface, en faisant dialoguer des contraintes techniques avec des enjeux environnementaux et sociaux, en intégrant davantage le long terme dans des décisions souvent guidées par le court terme.


La question, c’est donc moins leur utilité que leur marge de manœuvre et la manière dont ils s’en saisissent. Si leurs compétences servent à transformer en profondeur les systèmes existants, alors oui, ils font pleinement partie de la solution.


Vous travaillez depuis plus de dix ans sur les récits de transition. Pourquoi est-il si important, selon vous, de transformer nos imaginaires ?

Très souvent, l’imaginaire précède l’action et l’innovation. Si on regarde l’histoire des technologies, une grande partie de ce que nous avons inventé a d’abord été imaginée dans la fiction, la science-fiction, les récits. Jules Verne, par exemple, a imaginé le voyage sur la Lune bien avant qu’il ne devienne réalité.


Les imaginaires ont donc un pouvoir très concret : ils orientent les sociétés. Les États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale, ont diffusé l’« American way of life » à travers les films, les séries, la publicité. Cela a profondément façonné nos modes de vie.


Aujourd’hui, si l’on veut construire une société compatible avec les limites planétaires, il faut être capable de l’imaginer. Or nous traversons une forme de crise de l’imagination : il est souvent plus facile de se représenter la fin du monde que la fin du capitalisme…


On voit néanmoins émerger de nouveaux récits, comme le courant du solarpunk, qui propose des visions de futurs désirables, sobres, technologiques mais réconciliés avec le vivant. Ces imaginaires sont essentiels, parce qu’ils ouvrent des possibles.


Il est indispensable de produire d’autres récits - à travers les films, les livres, les séries - qui rendent de vie concrets et attractifs des modes de vie différents. On ne pourra pas embarquer des millions de personnes vers un autre modèle si on n’est pas capable de se représenter à quoi il ressemble.


Malgré la lucidité de votre diagnostic, qu’est-ce qui vous donne encore de l’élan aujourd’hui ?

L’espoir est constitutif de l’être humain. La vie veut vivre. Ce qui me donne de l’élan, ce sont les rencontres avec des personnes qui font des choses formidables, qui inventent, qui prennent soin, qui agissent dans le sens de l’intérêt général.


Ce qui me met en colère, en revanche, c’est de voir que cette énergie existe largement, mais qu’elle est souvent freinée par une toute petite minorité qui concentre le pouvoir et les richesses.


Mais cette colère peut aussi devenir une force. À condition d’être lucide sur les blocages, elle peut se transformer en énergie créative, en élan pour agir et pour changer les choses. Si le problème est structurel, alors il faut s’attaquer aux règles du jeu, redistribuer le pouvoir, inventer d’autres formes de gouvernance.


C’est ce que nous explorons dans notre prochain film Démocratie maintenant ! : partout où l’on redonne aux citoyens la capacité de participer aux décisions, de façon informée et collective, ils prennent souvent des décisions plus courageuses et plus orientées vers l’intérêt général.


"Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l'avenir le bouleverse. Le monde des hommes est un monde en accélération constante. Dans un univers où tout se transforme si rapidement, la prévision est à la fois absolument indispensable et singulièrement difficile."

Gaston Berger

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