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« La danse doit contribuer à résorber les déséquilibres que nous avons créés », Jérôme Bel

  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture

Face aux bouleversements écologiques, certains artistes choisissent de faire de leur pratique un terrain d’expérimentation et de transformation. De ralentir. D’écouter. De réapprendre à habiter le monde autrement. Chorégraphe majeur de la scène contemporaine, Jérôme Bel a lui-même traversé une profonde éco-anxiété avant d’opérer, en 2019, un basculement radical : renoncer à l’avion, repenser ses modes de production, interroger l’anthropocentrisme inscrit dans l’histoire de la danse. Pour lui, la crise climatique dépasse les seuls indicateurs scientifiques ; elle révèle une crise de sensibilité, une rupture avec le vivant. Un regard qui ouvre d’autres possibles. Entretien.


Danseuse en robe blanche ample, bras levés, tissu en mouvement sous une lumière scénique sur fond noir.
Jérôme Bel explore une danse où le mouvement cherche à retisser un lien sensible entre l’humain et le vivant. © Karolina Miernik

Dans « Danse non humaine », pièce que vous avez conçue avec l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual, vous avez étudié d’anciennes chorégraphies et avez souhaité montrer comment le vivant pouvait reprendre sa place au cœur de la danse ? 

Oui et ce n’est pas un exercice simple. La danse, contrairement à d’autres arts comme la photographie ou la peinture, s’incarne dans des corps humains. J’ai travaillé avec Estelle Zhong Mengual, à la demande du musée du Louvre, pour voir comment était représenté le non-humain dans l’histoire de la danse. Très vite, nous nous sommes aperçus qu’il y avait un problème. La danse reprend les codes de la culture occidentale dans laquelle, souvent, la nature n’a pas d’âme et est à la disposition de l’humain. Pourtant Philippe Descola, anthropologue, a beaucoup travaillé sur les cultures où le non-humain est respecté et non hiérarchisé. Cela montre justement que notre manière occidentale de penser le monde n’est pas universelle et qu’il y a des alternatives. Il est nécessaire de réinterroger le fonctionnement de notre système.


Est-ce selon vous une manière de rappeler que la crise écologique est aussi une crise de sensibilité ?

Le constat est évident. Le non-humain ne fait plus partie de notre culture au quotidien. Il faut lire les écrits du philosophe Baptiste Morizot à ce sujet. Nous avons abandonné le rapport au non-humain au profit d’une forme d’individualisme et de matérialisme liés au capitalisme. J’avais déjà pu évoquer ces sujets dans ma pièce « Shortology » en 1997, dans laquelle je mettais justement en scène un personnage qui enlève des tee-shirts remplis de marques, suggérant ce refus du spectaculaire, cette marchandisation des corps et de l’identité par le capitalisme culturel. Ce déséquilibre entre notre culture et la nature est aujourd’hui très profond. Des études en psychologie du développement montrent que même des enfants très jeunes (2–3 ans) peuvent reconnaître des logos ou des marques commerciales simplement parce qu’ils sont exposés à la publicité, à la télévision ou aux produits de consommation du quotidien. En revanche, beaucoup d’enfants ont plus de difficultés pour nommer ou reconnaître des plantes ou des arbres. 


Danseuse vêtue de blanc, bras déployés, évoluant face à une statue monumentale dans un espace muséal en pierre claire.
© Véronique Ellena

À quel moment de votre vie avez-vous perçu cette crise écologique et comment cela a-t-il influencé votre carrière ?

J’ai éprouvé cette crise personnellement au travers de différents événements climatiques extrêmes notamment lors de la canicule de 2003 que j’ai notamment vécue à Paris. Progressivement, ces événements ont été analysés, expliqués par les scientifiques qui ont alerté dans de nombreux rapports, et en m’intéressant à ces sujets, j’ai fini par ressentir l’éco-anxiété que beaucoup de monde ressent aujourd’hui. Pour résister à cette dépression, j’ai répondu de manière assez pragmatique. À partir de 2019, j’ai annoncé publiquement que je ne prendrai plus l’avion pour des raisons écologiques. 


Comment cette prise de conscience de la crise écologique a-t-elle résonné dans votre vie personnelle ?

Après trois décennies de carrière internationale et de voyages avec mes danseurs et mes équipes, cela m’a valu évidemment beaucoup de critiques en particulier dans un article du journal The New York Times qui a été très relayé. C’est à partir de cette année-là que j’ai imaginé deux versions de la pièce « Isadora Duncan » créées simultanément à Paris et à New York. Pour les répétitions aux États-Unis, j’utilisais la téléconférence.

Jérôme Bel défend une pratique artistique conçue comme un outil critique
© Jasper Kettner

Un an plus tard, ironie du sort, il y a eu la pandémie. Les institutions et les artistes du monde entier se sont précipités vers des répétitions virtuelles. À ce moment-là, j’ai reçu énormément de sollicitations et j’ai eu beaucoup de travail durant le confinement. 


En tant qu’artiste, cela a changé mes méthodes de travail, cela m’a imposé de faire confiance aux gens, de partager différemment, et cette expérimentation était très intéressante en réalité. Depuis on m’invite beaucoup pour communiquer à ce sujet. Cela fait réfléchir sur le travail artistique en particulier la danse où on n’a toujours fait voyager les corps. Je suis devenu le symbole d’une certaine radicalité sur ce sujet. 


L’art peut véritablement jouer un rôle face aux crises écologiques et sociales actuelles ?

Toutes les stratégies sont les bienvenues. La danse et tous les autres arts doivent jouer un rôle et contribuer à résorber ces déséquilibres que nous avons créés. L’art peut avoir cette force de produire de nouveaux récits. Il peut par exemple prendre le relai du discours scientifique qui n’est pas toujours bien écouté. Il faut, toutes et tous, selon ses responsabilités, trouver des chemins complémentaires pour interroger, alerter et agir. Je m’attèle à cela, à travailler avec de nouvelles lunettes et une certaine forme d’éthique. La danse n'est pas un but, c'est un moyen. C’est mon outil et je l’utilise pour jouer sur l’expérience sensible, discursive et intellectuelle.

"Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l'avenir le bouleverse. Le monde des hommes est un monde en accélération constante. Dans un univers où tout se transforme si rapidement, la prévision est à la fois absolument indispensable et singulièrement difficile."

Gaston Berger

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