Ville durable, un oxymore ?
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Concept omniprésent des politiques urbaines, la « ville durable » promet de concilier croissance, qualité de vie et respect de l’environnement. Mais derrière l’évidence du terme, une contradiction persiste. Peut-on vraiment rendre durable un système qui concentre population, flux et consommation ? Éclairage avec Jean-Yves Toussaint, ancien professeur au département Génie Civil et Urbanisme de l’INSA Lyon et chercheur au laboratoire EVS [1].
À première vue, l’expression rassure. Elle évoque une ville respirable, végétalisée, capable d’absorber les chocs climatiques sans renoncer à son dynamisme. Le terme s’est imposé dans les discours publics, les projets d’aménagement, les stratégies territoriales.
Pourtant, à mesure que les crises s’intensifient, des dissonances apparaissent. Les mêmes espaces, moteurs d’innovation et de richesse, sont aussi ceux où s’accumulent vulnérabilités, dépendances énergétiques et inégalités. Les villes occupent une faible part de la surface terrestre, mais concentrent l’essentiel des consommations et des émissions polluantes.
Un cadre aux contours incertains
Dans sa définition la plus admise, la « ville durable » s’inscrit dans le sillage du « développement durable », formalisé à la fin des années 1980 avec le rapport Brundtland [2]. Elle désigne un espace urbain conçu pour articuler enjeux sociaux, économiques, environnementaux et culturels, en lien avec les habitants et leurs usages, avec l’objectif de réduire son empreinte écologique, d’optimiser ses ressources et de garantir un cadre de vie équitable.
« À l’origine, il est pourtant question de “soutenabilité” plus que de durabilité, se souvient Jean-Yves Toussaint. La nuance est importante. Il s’agit moins de faire durer que de maintenir des équilibres entre besoins humains et limites environnementales. »
C’est à partir des années 1990 que le développement durable se décline à l’échelle des villes, porté par les grandes conférences internationales et des textes comme la charte d’Aalborg. Progressivement, l’idée s’institutionnalise à travers les écoquartiers, l’urbanisme écologique ou les politiques inspirées de l’Agenda 21 [3].
« Le terme s’est imposé à nous », constate le sociologue. Au fil des années, il s’étend, se diffuse, parfois jusqu’à perdre en précision. Beaucoup de villes peuvent aujourd’hui s’en revendiquer, sans que les critères soient toujours clairement définis.
Sortir du faux duel entre ville et nature
« On oublie que les problèmes que l’on doit résoudre localement sont des problèmes globaux. » La ville durable ne peut pas se limiter à son périmètre d’action. Elle s’inscrit dans des chaînes de production, de consommation et de pollution qui la dépassent largement.
Ce déplacement de regard complique la promesse initiale. Il ne suffit pas d’optimiser un territoire pour le rendre durable si ses équilibres reposent sur des ressources ou des externalités situées ailleurs.
L’opposition entre une nature idéalisée et une ville nécessairement polluante ne tient pas. « La ville est faite pour ne pas subir l’hostilité de la nature », rappelle Jean-Yves Toussaint. À force d’opposer nature et culture, on oublie que de nombreuses constructions du vivant transforment déjà leur environnement. Une fourmilière, une termitière ou le barrage d’un castor sont aussi des formes d’organisation qui modifient leur milieu pour rendre la vie possible.

La ville s’inscrit dans cette continuité, à une autre échelle. Elle ne rompt pas avec le vivant, elle en est une expression organisée. Elle s’en distingue toutefois par une dimension proprement humaine, celle des règles, de la justice et de la vie politique. « Loin d’être une anomalie, elle constitue ainsi un socio-écosystème à part entière, au cœur des échanges, des savoirs et de la démocratie », observe le chercheur.
Les usages, angle mort de la durabilité
La ville durable est souvent pensée à travers ses infrastructures, ses performances énergétiques ou ses innovations technologiques. Or, pour Jean-Yves Toussaint, tout part des pratiques. « Les objets sont la mémoire de nos comportements. »
Une rue, un bâtiment ou un aménagement ne sont jamais neutres. Ils orientent les gestes, les interactions, les manières de vivre ensemble. Transformer la ville suppose donc de comprendre ces usages et d’accepter leur diversité. Concevoir, ce n’est pas imposer un modèle, mais être capable de traduire spatialement des façons de vivre c’est-à-dire des règles sociales (des lois et des modes d’existence). « La ville en tant que construction organise nos conditions d’existence, les permettent, les règlent », résume-t-il.
Dans cette perspective, la technique reste centrale. « Il n’y a pas de solution qui ne soit technique », insiste-t-il. La transition passe par des transformations concrètes des systèmes énergétiques, des infrastructures et des objets.
Mais cette place ne doit pas être confondue avec une fuite en avant technologique. Le modèle de la smart city, renforcé par le développement des IA, pose question. « Tout se passe comme si on pouvait dépasser une décision humaine en imposant la nécessité du calcul ».
Derrière l’efficacité affichée, le risque est double : une dépolitisation des choix et un effacement de la responsabilité. Les algorithmes n’ont rien de neutre. Ils restent des constructions humaines, traversées par des intérêts, des croyances et des rapports de pouvoir, susceptibles de renforcer les inégalités.
Repenser les logiques urbaines
Le problème ne tient pas à la ville elle-même, mais aux logiques qui la structurent. « On ne fait pas la ville pour répondre aux nécessités humaines, mais à des intérêts économiques », souligne le sociologue. Logistique, spéculation et optimisation façonnent ainsi des espaces souvent peu compatibles avec les exigences écologiques, c’est-à-dire avec les conditions mêmes de l’existence, de l’air que nous respirons à l’eau que nous buvons et aux aliments que nous consommons.
Les enjeux urbains ne peuvent donc plus être traités de manière sectorielle. La ville durable suppose une approche systémique, capable de croiser disciplines, échelles et savoirs. Dans ce paysage, les ingénieurs ont un rôle décisif, à la fois dans la conception et dans la compréhension des contextes sociaux dans lesquels leurs solutions s’inscrivent.
La durabilité ne se décrète pas. Elle se construit, à la croisée des techniques, des usages et des choix politiques. Plus qu’un modèle, elle reste une question ouverte, et peut-être, à ce titre, un puissant moteur de transformation.
[1] EVS – Environnement, Ville, Société – UMR 5600, sous la tutelle du CNRS, de L'université de Lyon, de l’Université Lumière Lyon 2, de l’Université Jean Moulin Lyon 3, de l’École normale supérieure de Lyon et de l’ENTPE.
[2] Our Common Future (rapport Brundtland), publié en 1987 par la World Commission on Environment and Development, définit le développement durable comme la conciliation des besoins présents et futurs, une formulation large dont les tensions nourrissent encore les débats.
[3] Plan d’action international pour mettre en œuvre le développement durable, adopté lors du Sommet de la Terre de Rio de 1992.


