Guerres biologiques, crises sanitaires, pandémies… La grande mutation des risques invisibles
- 27 mai
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Longtemps considérés comme marginaux ou ponctuels, les risques biologiques changent aujourd’hui d’échelle. Réchauffement climatique, mondialisation des échanges, pression sur les écosystèmes ou dépendances sanitaires : les crises du vivant s’entremêlent désormais aux enjeux géopolitiques et environnementaux. À l’INSA Lyon, Agnès Rodrigue, enseignante-chercheuse au laboratoire MAP [1], étudie depuis plus de vingt ans les capacités d’adaptation des microorganismes. Une recherche fondamentale qui éclaire aussi les vulnérabilités contemporaines.
Pour beaucoup, ils évoquent des scénarios de science-fiction ou les souvenirs désormais lointains de la pandémie de Covid-19. Invisibles, les risques biologiques progressent pourtant à mesure que le climat se dérègle et que les échanges mondiaux s’intensifient. Ils mutent, circulent, prospèrent.
Certaines maladies végétales remontent vers des régions jusqu’ici épargnées. « Des bactéries autrefois limitées aux zones chaudes et humides sont désormais détectées jusque dans des pays comme la Finlande ou la Pologne », observe Agnès Rodrigue, microbiologiste au laboratoire MAP, à l’INSA Lyon. « Le vivant réagit en permanence aux changements. »
Longtemps, la chercheuse a travaillé sur le rôle des métaux dans la physiologie bactérienne. Fer, cuivre, zinc ou nickel sont indispensables au vivant, mais deviennent toxiques lorsqu’ils sont présents en excès. Les bactéries doivent donc maintenir un équilibre permanent : capter ce dont elles ont besoin, éliminer ce qui devient dangereux. « Elles possèdent des mécanismes très sophistiqués pour survivre. »
Aujourd’hui, ses recherches portent notamment sur des bactéries phytopathogènes capables d’attaquer certaines cultures agricoles comme la pomme de terre. Or ces agents pathogènes gagnent progressivement du terrain.
La fin de l’illusion sanitaire
Ces évolutions posent des questions alimentaires autant que sanitaires. Car derrière une bactérie qui touche une culture agricole, ce sont parfois des chaînes d’approvisionnement entières qui se fragilisent. « Les crises biologiques ne concernent pas uniquement la santé humaine, rappelle la spécialiste. Elles peuvent aussi affecter directement les ressources alimentaires. »

La mondialisation accélère encore ces dynamiques. Le transport aérien, les échanges commerciaux ou l’extension des activités humaines multiplient les contacts avec des agents biologiques auparavant isolés. « Nous allons de plus en plus dans des environnements où circulent des virus ou des bactéries avec lesquels nous n’étions jamais en contact », explique Agnès Rodrigue. La crise du Covid-19 a brutalement rappelé cette réalité. Plus récemment, la progression du hantavirus dans certaines régions montre aussi combien les modifications des écosystèmes et les interactions accrues avec la faune sauvage peuvent favoriser l’émergence de nouveaux risques sanitaires.
Pour la chercheuse, ces pandémies révèlent une forme d’illusion collective. « On pensait être protégés grâce aux vaccins et aux antibiotiques. En réalité, nous restons vulnérables. » L’antibiorésistance inquiète particulièrement les scientifiques. Certaines projections estiment que le nombre de décès dus à des bactéries multirésistantes pourrait doubler d’ici 2050.
Former les ingénieurs face à l’incertitude du vivant
Dans ce contexte, la recherche fondamentale joue un rôle stratégique. Les vaccins à ARN messager développés pendant la pandémie s’appuient sur des décennies de travaux scientifiques longtemps considérés comme très théoriques. « La recherche fondamentale prépare des réponses dont on ne mesure pas toujours l’utilité immédiate », insiste Agnès Rodrigue.
Former les ingénieurs à cette complexité devient alors essentiel. À l’INSA Lyon, les étudiants en biosciences apprennent à travailler avec l’incertitude propre au vivant. « En biologie, rien n’est totalement prévisible, souligne l'enseignante. Deux expériences identiques peuvent produire des résultats légèrement différents. » Cette variabilité impose d’apprendre à modéliser, anticiper et raisonner dans des systèmes complexes.

Ces réflexions s’étendent aussi aux enjeux éthiques. La biologie de synthèse permet désormais de modifier ou concevoir des organismes vivants aux propriétés nouvelles. Applications médicales, agriculture, nutrition : les perspectives sont immenses. Mais les risques de détournement existent aussi, notamment dans le domaine des armes biologiques. « Les capacités technologiques progressent très vite. La question devient celle de l’usage que nous en faisons », rappelle Agnès Rodrigue.
Dans un monde instable, les risques biologiques ne peuvent plus être considérés comme des crises isolées. Ils révèlent l’interdépendance entre santé, climat, alimentation, recherche et géopolitique. Une instabilité profonde à laquelle les futurs ingénieurs devront désormais apprendre à faire face.
[1] MAP - Microbiologie, Adaptation et Pathogénie - UMR 5240, sous la tutelle de l’INSA Lyon, de Lyon 1 Université et du CNRS, spécialisée dans les mécanismes d’adaptation et de pathogénie des microorganismes.


