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Le nucléaire, une industrie du temps long face aux défis d’aujourd’hui

  • Photo du rédacteur: Cécilia Di Quinzio
    Cécilia Di Quinzio
  • il y a 22 heures
  • 5 min de lecture

Dans un contexte de transition énergétique marqué par l’urgence climatique et la polarisation des débats, le nucléaire continue de cristalliser interrogations, oppositions et attentes. Directrice de la centrale nucléaire du Bugey, Elvire Charre, alumna INSA Lyon diplômée en 1994 et formée au sein du département génie électrique, partage sa vision d’une filière en transformation permanente, sommée de conjuguer exigence technique, responsabilité sociale et transparence démocratique.


La centrale nucléaire du Bugey, pilier du mix électrique français
La centrale nucléaire du Bugey, pilier du mix électrique français. © Brio Studio

Pilier historique du mix électrique français, le nucléaire est aujourd’hui au cœur de multiples transitions : énergétique, industrielle, sociétale. À la tête de la centrale du Bugey, Elvire Charre, alumna INSA Lyon, incarne un nucléaire en mouvement, fondé sur la sûreté, la pédagogie et la conviction que la transition se construit dans la durée, sur le terrain. « Nous devons à nos concitoyens d’ouvrir nos portes et d’expliquer ce que nous faisons. La transparence doit s’exprimer en permanence, y compris lorsque nous ne sommes pas satisfaits de nous-mêmes », assure-t-elle.


La transition énergétique est souvent racontée à travers des ruptures rapides, des innovations spectaculaires ou des choix technologiques présentés comme décisifs. Le nucléaire, lui, s’inscrit dans un autre tempo. Industrie du temps long par excellence, il repose sur une exigence constante de rigueur, une culture de la sûreté construite sur des décennies et une relation complexe avec la société, faite à la fois de défiance, d’attentes et de débats démocratiques. À l’heure de l’urgence climatique et des arbitrages énergétiques, comprendre ce que signifie « faire du nucléaire » aujourd’hui suppose de dépasser les oppositions binaires.


De Fessenheim à l'EPR2 : gérer la fin et le renouveau


Elvire Charre, directrice de la centrale nucléaire du Bugey, alumna INSA Lyon.
Elvire Charre, directrice de la centrale nucléaire du Bugey, alumna INSA Lyon.

La transition énergétique s’inscrit dans des cycles successifs. Elvire Charre a été directement impliquée dans l’un des épisodes les plus structurants de l’histoire industrielle récente : l’arrêt de la centrale de Fessenheim. Directrice adjointe puis directrice du site alsacien durant sa phase de fermeture, elle a piloté un processus industriel et organisationnel complexe, conduit dans un cadre fortement contraint. Malgré un contexte politique et médiatique intense, l'enjeu était de maintenir un haut niveau de performance et de sécurité jusqu'à la dernière seconde, avant d'engager le chantier colossal du démantèlement. 


Aujourd'hui, à la tête de la centrale du Bugey, le défi est inverse : il s'agit de prolonger la durée de vie des réacteurs existants tout en préparant l'arrivée de deux futurs réacteurs de type EPR2. Cette coexistence entre le parc historique et le nouveau nucléaire définit la trajectoire française de long terme. Les installations actuelles ont gagné en flexibilité pour s'adapter au mix électrique moderne, et compenser l'intermittence des énergies renouvelables. Le nucléaire ne s'envisage plus comme une solution isolée, mais comme un pilier de la souveraineté énergétique capable de manœuvrer en complémentarité avec le solaire ou l'éolien.


Une flexibilité nouvelle au service du mix décarboné


Dans un contexte où la France dispose déjà d’un mix électrique largement décarboné et exporte une partie de sa production, l’enjeu n’est pas tant de produire davantage d’électricité que de transformer les usages. Industrie, mobilité ou bâtiment restent encore fortement dépendants des combustibles fossiles. La transition énergétique repose donc sur une électrification massive des usages, là où l’électricité bas carbone existe déjà, mais n’est pas encore suffisamment consommée.


Ce contexte impose donc au parc nucléaire une mue invisible mais profonde : celle de la manœuvrabilité. Historiquement conçu pour fournir une électricité de base constante, le réacteur nucléaire devient aujourd'hui un partenaire d'ajustement. « Une nouveauté qui s’impose à nous dans le contexte énergétique actuel, c’est que nos tranches nucléaires font un peu plus de flexibilité qu’hier », explique Elvire Charre. Cette évolution technique est la conséquence directe du développement des énergies renouvelables intermittentes.


En salle de commande, la rigueur collective au service de la sûreté nucléaire.
En salle de commande, la rigueur collective au service de la sûreté nucléaire.

L'enjeu de cette transition est de garantir la stabilité du réseau national en modulant la puissance des réacteurs en fonction des pics de production éolienne ou solaire. Cette agilité technique ne doit cependant pas occulter l'impératif de maintenance du patrimoine. Le « grand carénage », programme industriel d'envergure, vise à rénover les installations pour les projeter vers l'avenir. « La finalité reste la même : avoir des installations qui sont fiables, entretenues et durables », précise la directrice du Bugey. Entre la prolongation du parc existant et la projection vers l'EPR2, il n'y a pas de concurrence de modèles, mais une « logique de complémentarité » pour assurer une électricité bas carbone sur le long terme.


La rigueur technique comme socle de la responsabilité


Au cœur de cette transition, la culture de sûreté agit comme une boussole. Pour l’ingénieure, la transition n'est pas qu'une trajectoire politique, c'est une pratique quotidienne de la responsabilité. Elvire Charre souligne l'importance d'une « profondeur technique » pour asseoir la crédibilité du discours industriel. Face aux imprévus, comme les phénomènes de corrosion sous contrainte identifiés en 2022, la réponse doit être immédiate et transparente : « On est sur un sujet où, quand on fait des contrôles, il arrive qu'on trouve des choses qu'on n'avait pas forcément anticipées. Il faut alors savoir mobiliser l'ingénierie en des temps records pour développer des solutions industrielles ».


Cette rigueur est indissociable d'une remise en question permanente. La filière nucléaire se définit par un état d'esprit « d'éternels insatisfaits », où chaque événement est disséqué pour améliorer l'organisation. Cette transition vers l'excellence opérationnelle s'appuie sur un réseau mondial d'exploitants qui partagent leurs pratiques. « On a cette conscience qu'on est dépendants les uns des autres à travers le monde », confie-t-elle, évoquant des partenariats réguliers avec des homologues japonais pour confronter les méthodes de travail et les standards de sécurité.


Vue aérienne de la centrale nucléaire du Bugey
Vue aérienne de la centrale nucléaire du Bugey. © Brio Studio

À l’horizon 2050, les trajectoires énergétiques ne sont toutefois pas figées. Les scénarios de référence élaborés par RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité en France, montrent que la neutralité carbone peut être atteinte selon des configurations très différentes : avec un nucléaire renforcé représentant jusqu’à la moitié du mix électrique, mais aussi dans des hypothèses où sa part recule fortement, voire disparaît au profit des énergies renouvelables, du stockage et de la flexibilité du système. Les choix industriels, politiques et sociétaux des prochaines décennies resteront donc déterminants.


Vers une transparence démocratique et collective


Enfin, la transition nucléaire est sociétale. Elle suppose de passer d'une industrie du secret à une culture de l'ouverture. Pour Elvire Charre, la transparence est une valeur centrale, la confrontation d'opinions est « toujours saine » et nécessaire dans une société qui interroge ses modes de production. Le défi est de transformer la perception d'une technologie complexe en un objet de débat pédagogique et accessible. « Il faut donner un visage humain à nos usines. On va y trouver des hommes et des femmes sérieux, formés, qui ont des familles et habitent à côté de la centrale », rappelle-t-elle pour souligner l'ancrage territorial de l'activité.


Incarner le métier, c'est aussi préparer les futurs ingénieurs à cette posture d'ouverture. « Il ne faut pas refuser la confrontation, il faut faire preuve de pédagogie et être crédible dans son discours », assure la directrice. Dans cette perspective, la transition énergétique n'est pas seulement une affaire de gigawatts ou de trajectoires carbone, mais une construction collective, de terrain, qui se bâtit sur la durée et dans la clarté des échanges.


Lire aussi : le portrait d'Elvire Charre sur le site de l'INSA



"Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l'avenir le bouleverse. Le monde des hommes est un monde en accélération constante. Dans un univers où tout se transforme si rapidement, la prévision est à la fois absolument indispensable et singulièrement difficile."

Gaston Berger

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